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Guillaume MARY |
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Formes authentiques
Il existe un désir profondément humain de fixer les souvenirs des moments précieux et des lieux qui ont marqué. Le plus souvent, la photographie représente le moyen privilégié d’assouvir ce besoin, son image saisissant le sujet dans tous ses détails, une technique séduisante par son apparente objectivité. Or, n’est-il pas vrai que la mémoire humaine opère de manière infiniment plus complexe ? Les souvenirs ne se présentent pas comme une succession de faits et d’images absolues et rigides mais, au contraire, comme une substance profondément malléable qui évolue continuellement.
Le travail de Guillaume Mary interroge cette problématique de la mémoire, de l’écart entre la justesse des formes et la part de subjectivité inhérente à toute expérience humaine. À la fois transposer un paysage, en cristalliser les plus essentielles caractéristiques formelles dans une matière concrète et ajouter une part de lui-même pour « se raconter » dans sa subjectivité, tel est la gageure centrale de son œuvre.
Guillaume Mary réalise des compositions subtiles qui rendent, de manière la plus authentique possible, des impressions du passé dans les matières concrètes de la peinture et parfois du bois. L’élaboration formelle passe par une sorte de sédimentation du regard, lors de laquelle l’artiste médite les éléments et les traits fondamentaux des lieux qui l’interpellent. Le coucher de soleil sur une pièce d’eau à côté de la maison des grands-parents est retranscrit par un ovale fendu aux rayures jaunes. Des maisons de campagne sont réinterprétées dans des formes presque naïves qui s’approchent davantage du logotype ou du pictogramme, du fait de leur simplicité et de leur présentation frontale. L’artiste révèle ainsi les formes authentiques de ses souvenirs, où le sujet de départ appartient au monde objectif mais où l’essence même réside dans la mémoire évanescente d’une expérience subjective.
Nicola Marian Taylor
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Guillaume Mary dans une conversation avec l’artiste dans son atelier parisien en octobre 2006
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Paysages intériorisés
Les tableaux de Guillaume Mary vont au-delà de la représentation pure. Leurs formes simplifiées sont le résultat d’un jeu subtil de dépouillement et de (ré)construction
de la mémoire visuelle d’un objet ou d’un lieu. Débarrassé d’éléments superflus, un pont se résume en quelques obliques, une douche d’extérieur est suggérée par une
composition pyramidale en jaune, et le coucher de soleil sur une pièce d’eau se trouve exprimé dans la forme d’un ovale fendu.
Le point de départ reste l’expérience vécue de l’artiste : un lieu de vacances, une douche d’extérieur, une pièce d’eau, des silos à grain, une maison... Entamant avec
patience et détermination une remontée de la mémoire, l’artiste médite les aspects essentiels de ces éléments du paysage, pour en extraire les caractéristiques
formelles les plus essentielles. Ainsi, la conception des formes passe par une sorte de processus de sédimentation du regard. Les formes mûrissent doucement et
trouvent leur formulation finale à travers des esquisses multiples. Avec chaque trait et chaque modification de la couleur, le sujet risque d’échapper, de revenir et de
repartir, avant que la composition ne résonne de manière juste avec le vécu de l’artiste : « Je reconnais l’endroit. Oui, je m’y situe physiquement. C’est à ce moment-là
que je sais que je le tiens »1.
Parmi les multiples esquisses préparatoires qu’il réalise en petit format - créant au passage une sorte de répertoire des formes, la « partition » qui constitue la base à
l’interprétation formelle - l’artiste choisit la composition qu’il souhaite travailler en grand format. Drapeaux, bateaux, ponts, fenêtres, maisons sont retranscrits et
réinterprétés dans des lignes et des formes qui peuvent s’approcher du logotype ou du pictogramme, du fait de leur simplicité et de leur présentation frontale. En effet,
les formes simplifiées, voire naïves, se rapprochent davantage des icônes de l’univers informatique et des panneaux de signalisation et s’éloignent ainsi des formes
traditionnelles de la représentation picturale.
L’impression de dépouillement et de douceur des tableaux provient également de la gamme chromatique très restreinte. Privilégiant des couleurs acidulées qui dégagent
une fraîcheur candide, Guillaume Mary emploie une ou deux couleurs maximum au sein d’une réalisation. Cette réduction à une couleur soit unique, soit nettement dominante, représente un contrepoint au chaos sensoriel de la réalité contemporaine et renforce l’aspect naïf de l’oeuvre. Dans un monde complexe l’œuvre de
Guillaume Mary propose, ainsi, un échappé de calme et de sérénité.
En même temps, le traitement formel prête une certaine fragilité aux sujets représentés. En effet, même quand ceux-ci sont des plus solides (ponts, silos, maisons), les
formes achevées dégagent une certaine instabilité. L’application de la peinture se fait dans des couches particulièrement fines de façon à ce que les formes apparaissent
souvent translucides et tendent vers l’effacement. En outre, les aplats de couleurs acidulées se présentent sans volume, dans un espace indéfini et, le plus souvent,
entièrement blanc. Les masses colorées restent ainsi tendues à la surface de la toile, comme suspendues dans un univers intemporel. Leur existence semble précaire.
Les formes évanescentes semblent ainsi matérialiser la nature éphémère de l’expérience humaine et l’impossibilité qui en découle de la fixer de manière immuable et
définitive.
Enfin, la peinture de Guillaume Mary se distingue également par sa très grande luminosité qui émane du traitement de la couleur, d’une part, et surtout de la
prépondérance du blanc et de l’espace vide. Comme dans la technique de l’aquarelle, le fond ne constitue pas un vide mais, au contraire, une valeur pleine dont le rôle
est aussi important que celui des masses colorées. L’artiste bouleverse ainsi la dichotomie traditionnelle entre fond et forme ; ceux-ci occupent l’espace à hiérarchie
égale.
Avec une approche analytique de la peinture et de son devoir traditionnel de représentation, l’œuvre de Guillaume Mary invite à la contemplation et suscite des
interrogations au sujet des possibilités et des limites du médium aujourd’hui.
Nicola Marian Taylor
1 Propos recueillis lors d’une conversation avec l’artiste dans son atelier parisien en octobre 2006 |
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Jeux de construction
Travail satellitaire par rapport à la peinture, les structures en bois que réalise Guillaume Mary représentent néanmoins un aspect important de son œuvre. Leur existence
précaire à partir de matériaux légers, les formes inachevées (un grand huit résumé dans une seule courbe) et la réalisation artisanale font écho à la tendance vers la
dématérialisation et la nature fragile des compositions peintes. Les interrogations majeures qu’elles soulèvent conduisent ainsi au cœur de la problématique centrale de
l’œuvre de Guillaume Mary : l’impossibilité de représenter l’expérience subjective du réel de manière objective.
Comme les artistes du Minimal Art américain qui soulignaient que leurs objets n’étaient « ni peinture, ni sculpture »1, Guillaume Mary se méfie d’une classification hâtive de
ses assemblages en bois. Contrairement à eux, par contre, l’artiste parisien souligne l’aspect fragile, imparfait et ainsi profondément humain des constructions qu’il
« bricole comme des jouets »2, laissant libre cours à ses envies et son intuition. Là où les artistes du Minimal Art américain employaient consciemment des techniques
industrielles pour arriver à une finition parfaite, Guillaume Mary assume avec modestie son incapacité d’atteindre l’achèvement en tant que créateur et, au sens plus
large, comme être humain. Ce qui l’intéresse, lui, c’est justement « que ça reste à l’échelle humaine »3.
Procédant sans esquisse ou maquette préalables, les formes évoluent de manière organique. Les jeux de construction se présentent ainsi comme un laboratoire
d’essais et une forme d’expression plus ouverte que la peinture, car les techniques engagées sont moins maîtrisées et la forme finale n’est pas préméditée au départ.
Chaque construction, chaque assemblage présente un nouveau défi, une nouvelle possibilité d’explorer l’univers des formes. Les assemblages de Guillaume Mary
présentent ainsi un terrain de découverte fécond qui nourrit autant qu’il se nourrit du travail pictural.
Nicola Marian Taylor
Paris, le 19 octobre 2006
1 Donald Judd, Specific Objects, dans Judd, Complete Writings, Halifax Nova Scotia, 1975. Aussi dans Art in Theory 1900-1990, Blackwell Oxford UK & Cambridge
USA
2 Guillaume Mary dans une conversation avec l’artiste dans son atelier parisien en octobre 2006
3 idem. |
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